L’implication des médecins dans la Shoah contient des leçons morales pour les professions médicales. La médecine et la loi sont intimement connectés, surtout depuis la seconde partie du XIXe siècle. La discipline qui les connecte est la philosophie morale, car la loi comme la médecine reposent sur la raison et la volonté mises au service du bien de l’individu. Ainsi, le récit de l’Holocauste est une tragédie qui démarre d’abord par la corruption de la philosophie morale, puis seulement ensuite de la médecine et de la loi.
En quoi est-ce important ? Certains s’opposent aux leçons tirées des horreurs de la médecines Nazie. Ceux-là disent que la « médecin Nazie » n’était pas une vraie médecine ni science : on ne pourrait même pas appeler ce que les Nazis ont fait de la « médecine », étant donné que la médecine présuppose la rigueur et la bénévolence.
Cette objection, qui émane de médecins scientifiques, pointe les règlements éthiques du Code de Nuremberg (1947), de la Déclaration d’Helsinki (1964) et du rapport Belmont (1978) comme des preuves de la nature radicalement différente de la science d’aujourd’hui. Mais ce raisonnement est circulaire : il définit la science comme étant de facto une « bonne science », reléguant tout ce qui n’est pas éthique au rang de « mauvaise science » ou de « pseudo-science », alors que, en réalité, les règlements éthiques citées plus hauts sont nés après les perversions de l’Allemagne, considérée à l’époque comme le pays le plus avancé scientifiquement dans le monde. La médecine d’alors, comme celle d’aujourd’hui, n’était pas immunisée à ces perversions, comme en témoignent les terribles abus commis à Tuskegee, comme autre part, après la guerre.
Certains chercheur ont suggéré que la cause réelle de l’Holocauste était économique, politique ou raciale – mais pas morale. En d’autres termes, les abus médicaux de l’époque Nazie s’expliqueraient par un contexte sociétal et culturel très spécifique, ce qui n’est certainement plus le cas aujourd’hui. Comme l’a dit un éminent bioéthicien :
Une composante-clé de la pensée Nazie était de débarrasser l’Allemagne […] de ceux considérés comme un poids économique pour l’État […], une peur enracinée depuis le difficile contexte économique issu de la Première Guerre Mondiale. [Ces thèmes] ont peu de rapports avec les débats contemporains sur la science, la médecine ou la technologie.
Bien qu’il soit vrai que « l’analogie Nazie » a été trop employée, parfois de façon abusive, totalement écarter le risque de récidive est imprudent. On aimerait croire que l’Holocauste n’était « que » politiquement motivé. Cependant, même en admettant l’argument (discutable) que la motivation première de l’Holocauste était économique ou politique, les Nazis n’en ont pas moins passés de la considération de certaines classes d’individus comme étant « poids économique » à des individus complètement et littéralement jetables.
Enfin, si la philosophie a une influence considérable sur la médecine et la loi, ces deux dernières s’affectent considérablement l’une l’autre. Les lois nazies sur la stérilisation, les lois de mariage de Nuremberg, et les directives sur l’euthanasie ont irrévocablement changé la nature des relations médecin-patient et médecin-sujet, et ont permit aux idées les plus viles d’être discutées, sans être pour autant techniquement autorisées.
Bien que beaucoup de professions (y compris juridiques) ont été attirées par la philosophie Nazie, cela s’est avéré particulièrement vrai pour les docteurs et les infirmières. Ainsi, Robert N.Proctor (1988) a établi que les médecins ont rejoint les nazis en masse (à près de 50 % des effectifs en 1945), beaucoup plus que les autres métiers. Cela signifie que les médecins étaient sept fois plus susceptible de rejoindre les SS que les autres employés mâles allemands. Les infirmiers furent aussi des collaborateurs importants.
En conséquence, l’Holocauste devrait être étudié par chaque profession médicale comme un rappel de l’aspect sacré du métier, et des conséquences qui peuvent arriver si nous oublions encore la dignité des individus.
Entre 1933 et 1945, les Nazis ont établi une « biocratie » qui culmina dans le meurtre de millions d’innocents. L’idée que les docteurs auraient été « forcés » d’y participer a, depuis, largement été démentie, comme le démontre l’inégalable œuvre de Proctors (1988), ou encore Les docteurs nazis (2000) de Robert J. Lifton (qui a méticuleusement retracé la médicalisation de la mort – de l’eugénisme à l’euthanasie, puis à Auschwitz – et les multiples récits de médecins ayant perpétré le génocide, en ont été les victimes et/ou s’y sont opposés). La recherche historique est abondante dans ce domaine, et dépasse la portée de cet article.
En 1859, Charles Darwin publie L’Origine des Espèces. Cette théorie scientifique décrit la théorie de l’évolution à partir d’une ère pré-génétique, mais ne tient aucun discours sur la philosophie anthropologique. Le travail de Darwin était descriptif ("ce qui est") et non prescriptif ("ce qu’il faudrait faire"). Plus tard, Francis Galton fabriqua le terme « eugénisme » dans son ouvrage Inquiries into Human Faculty and Its Development (1883), ce qui marqua la naissance de l’application de « l’évolution » à une échelle sociétale. Des darwinistes sociaux, comme Charles B. Davenport aux États-Unis ou Karl Pearson en Angleterre, ont avancé l’idée que, par l’utilisation du « langage de la science », les gènes les plus « aptes » devraient être promus, et les gènes les plus « inaptes » découragés.
Daniel K. Kevles (1995) retrace les origines du mouvement eugénique à travers l’Europe et les États-Unis, de sa grande influence sur les politiques sociales de l’époque avant la guerre et de ses oppositions, notamment par l’Église Catholique et ses penseurs (comme G.K. Chesterton), ainsi que par une minorité de brillants scientifiques athées.
Déjà dix ans avant les Nazis, Alfred Hoche et Karl Binging (1920) publiaient un ouvrage important, Die Freigabe der Vernichtung lebensunwerten Lebens (Le droit de détruire la vie dénuée de valeur). L’œuvre avançait l’idée que les « faibles d’esprit incurables » devraient être tués – mais que la stérilisation était un bon départ. Ainsi, lorsque les Nazis sont arrivés au pouvoir, les eugénistes allemands étaient largement disposés à coopérer avec le nouveau régime afin de poursuivre le « découragement de l’inapte » – notamment par le soutien à la stérilisation forcée.
La plupart connaissent la tragique suite de l’histoire : les Nazis parvinrent au pouvoir en Allemagne en 1933 par voie démocratique et, la même année, les lois de stérilisation forcée sur les malades mentaux furent instaurées. La loi allemande sur la stérilisation forcée du 14 juillet 1933 (Law for the Prevention of Hereditarily Diseased Offspring), basée sur la loi américaine des années 1920, engendra 50 000 stérilisations par an en Allemagne. De 1933 à 1939, 350 000 personnes furent stérilisées contre leur gré.
En 1935, les Lois de Nuremberg furent instaurées, interdisant les relations sexuelles et les mariages entre Allemands et Juifs et établissant un Tribunal de Santé Héréditaire. Ces lois sur la stérilisation propulsèrent l’avancée scientifique et technologique dans ce domaine, et constituèrent une manne financière importante pour beaucoup de praticiens allemands – pour ces derniers, l’hygiène raciale devint une véritable industrie locale.
Pour Hitler et les médecins allemands, l’État était analogue à un organisme vivant – l’apothéose d’un vitalisme politique. En réalité, l’analogie ne s’arrêtait pas là : par cette métaphore biologique, docteurs et scientifiques Nazis créèrent là un concept facile à comprendre pour la population générale : le Reich Allemand est un corps, tout ce qui contribue à la bonne santé de l’État racial doit être préservé, et ceux qui ne le peuvent pas doivent être considérés comme une « maladie » ; les Juifs sont une maladie : une maladie qui doit être complètement extirpée (pas uniquement réduite) sous peine d’empoisonner, puis de tuer, le corps.
En conséquence, la stérilisation ne pouvait suffire. Il fallait débarrasser le corps de toute trace de la maladie. En octobre 1939, Hitler autorisa l’euthanasie pour les « malades incurables ». Sous ce programme Nazi, le droit de vie devait alors être « justifié ». Le programme commença secrètement avec les enfants handicapés : entre 1937 et 1945, les médecins Nazis fondirent plus de trente centres d’euthanasie pour enfants.
L’histoire de ce mouvement de la stérilisation vers l’euthanasie, de sa cruauté et de son efficacité, et de son rôle dans l’avancée de l’Holocauste est bien documenté dans l’ouvrage dense et dérangeant de Michal Burleigh, Death and Déliverance (1944).
La campagne Nazie de l’euthanasie fut publiquement justifiée par quatre arguments :
Premièrement, débarrasser l’Allemagne de ses individus inaptes était simplement de la « bonne science », et qui de mieux pour déterminer ce qu’était de la bonne sciences que les médecins allemands, alors les meilleurs du monde ? Les experts savaient ce qu’il fallait faire pour le bien du corps Allemand.
Secondement, l’euthanasie était considérée comme humaine. L’argument était d’autant plus persuasif que l’euthanasie était approuvée et organisée par un métier ayant une longue tradition de soins et de bienveillance. Pour cette raison, l’euthanasie pédiatrique eut le soutien de nombreux parents d’enfants handicapés. En outre, et à des degrés variés, beaucoup de parents voulaient éviter l’important stigmate d’avoir un enfant handicapé. Ce conflit d’intérêt montre comment la culture médicale peut influencer conjointement les éthiques de l’individu d’une part (la famille) et de la société au sens large de l’autre (le stigmate social).
Karl Brandt, le tristement célèbre docteur Nazi, se défendit à Nuremberg de façon inconfortablement persuasive :
Les êtres humains qui ne peuvent s’aider eux-mêmes et dont les tests montrent une vie de souffrance doivent être aidés. Cette considération n’est pas inhumaine. Je n’ai jamais senti qu’elle n’était pas éthique ni immorale. Mais une chose me semble nécessaire : quiconque veut juger la question de l’euthanasie devrait aller dans un asile psychiatrique et y rester quelques jours en compagnie des malades. Seulement alors pourrions-nous lui poser deux questions : la première serait de savoir si lui-même voudrait vivre ainsi, et la seconde si lui-même demanderait qu’un de ses proches – peut-être son enfant ou ses parents – vive de cette manière.
Ce n’était pas la « défense d’un monstre ». Mais même si le discours de Brandt est persuasif, nous possédons une réponse – à la fois intellectuelle et expérientielle – pour le réfuter.
3° Troisièmement, la justification « d’humanité » du docteur Brandt va plus loin. Particulièrement dans le cas des enfants et des malades mentaux, l’euthanasie était considérée comme « rationnelle », car si les patients pouvaient choisir eux-mêmes derrière leur « voile d’ignorance » (pour emprunter la terminologie d’un philosophe moral d’après- guerre), ils l’auraient fait. Il est à noter que les médecins de l’époque était alors davantage préoccupés par la légalité de l’euthanasie plutôt que par sa moralité, et beaucoup insistaient sur le fait que l’euthanasie était une « affaire privée » entre patients et docteurs.
Enfin, tuer par l’euthanasie se justifiait par le fait que c’était bon pour l’État racial. Ce « bien » éclipsait le bien individuel.
Il y a de forts parallèles entre les raisons d’alors et les arguments actuels en faveur de l’euthanasie. Bien que l’ensemble de ces parallèles dépassent le cadre de cet article, le lecteur est invité à prendre en considération les justification de Peter Singer en faveur de l’euthanasie, et la réponse incisive de Michael Burleigh dans Death and Deliverance.
À la fin du programme « T4 » d’euthanasie des handicapés, adultes comme enfants, entre 70 000 et 100 000 personnes perdirent la vie. Le stigmate social (dans l’attitude et le langage) contre les personnes vulnérables devint codifié par la loi. Selon l’historien Proctor, ces trois programmes – stérilisation forcée des « inaptes », les Lois de Nuremberg, et les lois sur l’euthanasie – furent les premiers moyens employés par les médecins et scientifiques nazis afin de procéder à « l’hygiène raciale », ce qui mena direct aux progrès technologiques et médicaux qui permirent d’organiser le génocide dans les camps de mort.
Mais l’avilissement et la mort n’étaient pas seulement limités à l’aspect clinique de la médecine. La recherche médicale et scientifique faisait l’objet de nombreux abus, dans les hôpitaux comme dans les camps, et allaient de la frivolité scientifique (injecter des prisonniers avec le typhus) à la pure malveillance (amputer des membres et les « transplanter » sur d’autres corps). Ces recherches sont bien documentées.
Considérés comme des exemples de moralité, les médecins étaient tenus en si haute estime, et l’expérimentation se justifiait par le bénéfice pour la société, l’essor de la connaissance (un bien en soi) et souvent (mais pas toujours) pour le bénéfice du patient. Cela ne devrait surprendre personne que d’autres populations (comme les Africains-Américains aux États-Unis, et les prisonniers de guerre au Japon) aient fait l’objet d’expériences humaines tout aussi aberrantes et immorales durant cette période, et même au-delà.
En 1942, s’inscrivant dans une profonde tradition d’antisémitisme au sein de la communauté médicale allemande, des églises chrétiennes, et de l’Europe en général, la « Solution Finale » fut proposée : le meurtre de l’intégralité de la population juive européenne.
Ainsi, les idées véhiculées par la médecine Nazie eurent un impact profond et délétère sur la culture. Les médecins, en blouse blanche, ont aidé à établir l’idée que ceux appelés à être gazés n’étaient pas de véritables êtres humains :
Partout, les procédures d’annihilation furent supervisées – et, d’une façon perverse, rendues respectables – par la présence d’un membre du corps médical. […] On peut dire que le docteur supervisant les opérations représentait une forme de clé de voûte, un gardien mythique entre le monde des morts et celui des vivants, une finalité commune issue de la vision Nazie de la thérapie via le meurtre de masse.
Le meurtre de 6 millions de Juifs et de 9 millions « d’autres » n’a pu être accompli qu’au travers d’une philosophie anthropologique pervertie. La science seule n’a pas pu accomplir cette destruction, parce que la science ne se tient jamais seule. Ainsi, bien que nous ne pouvons pas tuer des personnes, nous pouvons tuer des animaux, des végétaux et des sous-humains.
Ce dont les Nazis avaient besoin pour l’Holocauste était une philosophie permettant d’exclure les vies ne correspondant pas aux buts raciaux, puis la science permettant d’accomplir le meurtre. C’est pourquoi l’Holocauste peut-être considéré comme un « assaut bioéthique » sur l’identité humaine.
Il y a environ deux décennies, Edmung Pellegrino, M.D., un des pères de la bioéthique moderne, donna le point de départ des leçons à tirer après Nuremberg :
Nous voyons ici les prémisses initiaux que la loi précède l’éthique, que le bien de la multitude et plus important que le bien d’une minorité. […] La leçon [tirée de l’Holocauste] est qu’il est nécessaire que les prémisses moraux soient valides si l’on veut que les conclusions morales à en tirer soient aussi valides. Une conclusion moralement répréhensible découle d’un prémisse inadmissible. Peut-être, par-dessus tout, doit-on apprendre que certaines chose ne doivent jamais être accomplies.
Pellegrino avait raison. L’Holocauste n’est pas une simple leçon d’histoire, c’est un jalon de la philosophie éthique. Ces enseignements sont peut-être les plus importants à conserver, à mesure que la conscience personnelle de la Soah disparaît, que les survivants et les libérateurs deviennent eux-mêmes une part de l’Histoire et que les jeunes étudiants en médecine ont de moins en moins d’empathie et de résilience morale lorsqu’ils débutent dans leur métier.
Les médecins qui ont activement pris part à l’Holocauste croyaient pratiquer de la « bonne science. » Mais la vérité scientifique seule ne permet pas « d’appréhender » la réalité de la vie, et si nous pensons que c’est le cas, nous nous engageons dans un chemin que Jean Bethke-Elshtain appelait « le fondamentalisme scientifique ». Dès lors, médecins et autres professionnels de santé doivent se rappeler l’Holocauste mais, comme disait le pape Jean-Paul II lors d’une visite Yad Vashem, « se le rappeler avec un but. »
Afin que la médecine survive en tant que pourvoyeuse de soins, voici brièvement cinq leçons à retenir de la tragédie de la médecine Nazie :
En tant que médecin, vous devez servir exclusivement le patient ; pas une idée abstraite de ce que devrait être la "société".
1° Premièrement, et peut-être le plus fondamentalement, nous devons affirmer notre personnalisme. Cette vue anthropologique, brièvement décrite plus haut (et bien plus en détail par Miratain), a connu des partisans aussi divers qu’importants comme Gandhi, Martin Luther King Jr., et le philosophe Karol Wojtyla (le pape Jean-Paul II).
Le personnalisme affirme que l’unité ultime qui définit la valeur de la vie humaine n’est autre que l’individu lui-même. La société doit être construire autour de cette valeur. En résumé, la société est créée pour l’individu, et pas l’individu pour la société, ce qui signifie que la dignité, l’intégrité et la liberté de l’individu ne peut être sacrifiées pour le bien de la société. Aucun facteur contingent – comme la race, la religion, le statut économique, le handicap, les actions passées, présentes ou futures – ne peut retirer à l’individu la dignité qu’il possède.
Intégrer rigoureusement cette philosophie anthropologique et universelle constitue un antidote à la corruption de la médecin, et est vitale pour prévenir de futurs génocides.
Cependant, des parallèles troublants s’établissent avec l’époque contemporaine, que ce soit au niveau de la médecine, du monde académique ou de la culture. Par exemple, certains discours arguent que l’avortement est une forme d’eugénisme et de réduction de la criminalité via la stérilisation forcée des prisonniers, ou que l’établissement de diagnostics génétiques avant PMA (Procréation Médicalement Assistée) est une façon de promouvoir les « bons gènes », ou encore que la visite d’Auschwitz est un « expérience riche d’enseignement » en faveur de l’euthanasie. L’avortement ciblé sur les enfants avec des conditions génétiques comme la trisomie 21 ou la mucoviscidose a réduit ces populations de plus de 90 %, et sont justifiées sur des bases utilitaristes.
Mais si l’individu représente l’unité de valeur fondamentale de notre société, alors aucun autre "bienfait" ne saurait l’éclipser. Cela conduit à une définition rigoureuse de l’individu, politiquement, légalement, et médicalement, car il est moins périlleux de donner la protection à une entité dont la personnalité est possible, que de détruire la vie d’une personne qui, au final, aurait mérité notre protection. Concrètement, cela signifie la fin de la participation des médecins dans les actions organisées par l’État telles que la torture, la punition, l'euthanasie, les stérilisation motivées par l'eugénisme et les technologies de reproduction artificielle.
2° Secondement, les médecins et autres donneurs de soins doivent bénéficier de la protection de la conscience. En bioéthique, la littérature contemporaine favorise le retrait des lois sur la protection de la conscience, particulièrement sur les sujets polémiques comme l'avortement, la contraception, la stérilisation et à présent l'euthanasie. Pourtant, le serment d'un médecin envers son patient repose exclusivement sur la conscience du praticien. Lui permettre, voire même le forcer, à briser ce vœu crée un dangereux précédent : un jour, il se peut que ce soit notre tour de nous dresser contre la vague.
Sur cette question de la protection de la conscience en médecine, de nombreux volumes ont été écrits, et d'éloquentes défenses (quoique minoritaires) ont été fait par Dan Sulmasy et d'autres en insistant sur le fait que la conscience est une force active et essentielle de ce qui constitue notre identité en tant qu'individu, et des dangers qu'il y aurait à une bioéthique positiviste.
Un étudiant me demanda une fois qu'elle était la plus importante leçon que je voulais qu'ils retiennent. Ma réponse fut la suivant : entre le bien et le mal, il n'y a pas a de « safe space » où se tenir. Il n'existe pas d'espace neutre dans lequel le médecin peut échapper à ses devoirs éthiques en s'en déchargeant sur quelqu'un ou quelque chose d'autre. Au temps des Nazis, de courageuses personnalités de tous bords – le cardinal von Galen, Dietrich Bonheoffer (torturé et tué) et l'Association des Médecins Socialistes (dont les dirigeants furent arrêtés et exilés en 1933, la plupart tués en Australie et Tchécoslovaquie en 1938) – ont élevé la voix. Les mots de Bonheoffer résonnent encore aujourd'hui :
Nous avons été les témoins silencieux d'actes malfaisants : nous avons essuyé de nombreuses tempêtes ; nous avons apprit l'art de l'équivoque et de la prétention ; expérimenté ce qui nous rendait méfiants envers les autres et nous empêchait d'être ouverts et sincères ; nous avons été usés par d'intolérables conflits, qui nous ont rendus cyniques. Sommes-nous encore de quelque utilité que ce soit ? Ce dont nous avons besoin n'est pas de génies, de cyniques, de misanthropes ni de tacticiens brillants, mais d'hommes intègres, honnêtes et francs. Notre force intérieure sera-t-elle suffisamment endurante et notre honnêteté envers nous-même suffisamment ferme afin que nous puissions retourner à la simplicité et à la rectitude ?
Si la moralité ne domine pas la loi, alors l'inverse arrivera, et le positivisme radical, avec ses prémices moralement inadmissibles, parviendra à des conclusions tout autant inadmissibles.
3° La troisième leçon à retirer de l'Holocauste est celle-ci : la science n'est pas un "dieu". La science repose sur des hypothèses, des expérimentations et la validation ou falsification de ces hypothèses en fonction des avancées ; mais la méthodologie scientifique possède ses propres limites. La science ne parvient pas à dire par elle-même (c'est-à-dire par l'emploi de sa méthode empirique) si telle ou telle pratique médicale est moralement bonne. Pour ce faire, il faut s'en référer à la philosophie. Le projet éthique est à la foi objectif (rationnel) et subjectif (expérientiel). Albert Einstein a une fois dit :
Assurément, nous devons faire attention à ne pas faire de l'intelligence notre dieu ; cette dernière possède certes de puissants muscles, mais aucune personnalité. Elle ne peut pas diriger, seulement servir, et n'est pas regardante quant au choix de son maître. Les mêmes caractéristiques se retrouvent dans ses prêtres, les intellectuels. L'intellect a un œil aiguisé pour les méthodes et les outils, mais est aveugle aux finalités et aux valeurs. Dès lors, il n'est malheureusement pas surprenant que cet aveuglement se transmette du plus ancien au plus jeune, et concerne aujourd'hui une génération entière.
4° Quatrièmement, en tant que médecins et professionnels de santé, nous devons résister à la désensibilisation si présente dans la culture médicale, car elle mène à la déshumanisation. N'importe quel clinicien connaît les termes officieusement employés pour désigner les patients : "légume" (comateux), "squirrel farm" ["ferme d'écureuils"] (unité de soins intensifs néonatals), "pondeuse" (une femme avec plus de deux ou trois enfants), "inutile", "parasite" – la liste ne s'arrête pas là. Il est beaucoup plus facile de tuer un "légume" qu'un être humain ; de ne pas ressusciter un "écureuil" plutôt qu'un petit bébé ; de ne ressentir aucun pincement de cœur quand on manque de respect à un "parasite" plutôt qu'à une personne pauvre souffrant d'une addiction à la drogue.
La littérature médicale ne s'interdit pourtant pas déployer ces surnoms. Omar Haque et Adam Waytz (2012) ont examiné les causes de cette déshumanisation : l'érosion de l'empathie et le désengagement moral durant l'entraînement et la pratique médicinale. Il y a une autre cause qui sonne particulièrement vraie : la différence entre le médecin et le patient. Cette différence tient principalement en deux aspects. D'abord, à travers la maladie – le patient, par le fait même d'être malade, s'éloigne de l'image de l'humain typique en bonne santé. Ensuite, la patient est souvent considéré comme une maladie, plutôt que comme un individu malade.
Quelle que soit la raison – la différence ou quelque chose de plus sinistre –, le langage altère la perception, et la perception influe sur la façon de concevoir notre éthique. Par exemple, afin de promouvoir l'euthanasie des handicapés, les réalisateurs de films Nazis modifiaient délibérément le jeu de lumières autour des visages des personnages handicapés, afin de les rendre plus "inhumains" dans leur apparence. Or, une déshumanisation consciemment organisée et mise en scène de façon dramatique produit, au final, le même effet sur notre perception qu'une déshumanisation lente et chronique. De simples gestes – comme le fait de s'élever contre un langage déshumanisant, ou encore d'afficher une attitude encourageante dans les moments difficiles au pied du lit – peuvent faire beaucoup pour renverser la tendance.
5° Finalement, la cinquième leçon à retenir est que, en tant que médecin, il faut exclusivement servir le patient, et pas une idée abstraite de la "société". Durant l'Holocauste, les médecins et professionnels de santé décidèrent que le bien de l'État racial prévalait sur le bien des individus. « Les docteurs Nazis opérèrent un glissement de "docteurs de l'individu à celui de docteur de la nation" ». En bonne partie, la justification du programme d'euthanasie reposait sur des considérations économiques – une mesure permettant à la société de réduire ses coûts, dans une période de pénurie.
Aujourd'hui, nous semblons perdre de vue notre engagement envers le patient – car il y a d'autres "dieux" en médecine : « qualité de vie », « santé publique », ou même « satisfaction du patient » sont devenus des fins en soi, et non plus des moyens à une fin. Dans notre siècle même, des médecins et autres professionnels de santé continuent d'être complices de torture, de discrimination raciale et de peine capitale. Dans ces agissements, le médecin éclipse la valeur et la dignité de l'individu au profit d'un autre but – dont certains apparaissent même louables (la sécurité, l'ordre, la santé publique, etc.). Pourtant, si elle veut remplir ses obligations dans un climat de confiance, le pouvoir des « blouses blanches » ne doit servir ni l'État (et ses intérêts économiques), ni la famille du patient (quelles que soient les motivations poussées par sa compassion) ni aucune autre « cause juste » ou but, y compris les nôtres.
Au siècle dernier, la blouse blanche représentait surtout le médecin en tant que scientifique en laboratoire, chirurgien, ou docteur en hôpital – sa véritable valeur symbolique repose pourtant sur l'image du médecin en tant que guérisseur. Opposée du noir – qui représente souvent l'obscurité et la mort –, la blouse blanche renvoie à l'idée de lumière et de vie. Sans ignorer les controverses actuelles sur ses emplois (ou détournements) actuels, la réalité du métier du médecin n'en demeure pas moins celle d'une profession qui a toujours eu pour but d'élever la vie et la dignité de l'individu, même quand il n'est plus possible de les préserver.
[Adapté de ‘Nazi Medicine and the Holocaust: Implications for Bioethics Education and Professionalism’ par Ashley K. Fernandes dans ‘Nazi Law: From Nuremberg to Nuremberg’ et édité par John J. Michalczyk.]