⚠️ Les articles proposés relèvent d’une réflexion théorique et personnelle ; ils ne constituent en aucun cas des recommandations professionnelles.

Les arguments d’autorité sont insuffisants en Psychologie

On entend souvent "la Recherche le dit" lancé comme argument d'autorité. De cette formule naît tout un imaginaire de science et de sérieux, dans lequel on se représente des comités importants de personnages scrupuleux, intègres, appliqués, adeptes de la méthode sans compromis et des résultats sans concession, prêts à donner leur sang pour faire éclater la vérité au grand jour – en somme, un environnement bien différent du quotidien de ses moindres problèmes.

Comme souvent, le seul bémol à cette image d’Epinal est la réalité. Dans la recherche comme partout, il y a des bons, des moins bons et des mauvais.

À ce stade, on serait tenté de penser que certes, c’est souvent le cas, mais qu’ici il s’agit de science. C'est un domaine aux enjeux sérieux, pouvant potentiellement affecter des millions d'individus, et donc les qualités du chercheur moyen dépassent certainement celle de l’individu moyen…

Si ce raisonnement était exact, alors les politiciens seraient les meilleurs individus sur Terre.

Vous l'aurez compris, "la recherche le dit" n'immunise pas au fait qu'elle puisse raconter n'importe quoi. Du reste, la plupart des chercheurs n'ont aucune prétention à détenir la Vérité; ils essaient simplement d'étudier un bout du réel pour avancer sur le chemin de la connaissance. Cependant, des biais existent.

L’exemple qui va suivre est un article de psychologie sociale que j’ai croisé durant mes études. L’intérêt de ce papier n’est ni son ampleur (modeste) ni son sujet (qui n’est pas directement clinique), mais dans le fait qu’il démontre qu'on peut produire une recherche se rendant complètement caduque dès ses premières lignes, malgré une structure méthodologique ayant toutes les apparences de la rigueur.

Recherche et objet d'étude

Sexual and Gender-Based Violence: To Tweet or not to Tweet? est une étude qui « explore les raisons qui poussent les survivants de violences sexuelles et basées sur le genre à partager leurs expériences sur Twitter, ainsi que celles qui les en empêchent » (« survivors of sexual and gender-based violence »).

D'emblée, le mot qui dénote est « survivants ». Pour rappel, un survivant est une « personne qui a survécu dans des circonstances où beaucoup d'autres ont péri. » Ainsi, puisqu’il y a des survivants, on comprend que les « violences sexuelles et basées sur le genre » peuvent provoquer la mort.

Face à un sujet aussi grave, définir ce qu’on entend par « violences sexuelles et basées sur le genre » est de toute première importance, puisque tout le reste en découle (le fait d'être un survivant, puis le fait de tweeter ou non). Les chercheurs l'ont bien compris, et proposent une immédiatement une définition dans leur introduction (traduction par mes soins) :

La violence sexuelle et basée sur le genre est une forme de « violence qui cible les femmes ou les hommes en raison de leur sexe et/ou de leurs rôles de genre socialement construits » ; elle peut se manifester par de l'humiliation, de la discrimination, du harcèlement de rue, des agressions sexuelles ou du viol (Carpenter, 2006, p. 83).

Étudions-la de plus près, en commençant par la première partie de la phrase :

La violence sexuelle et basée sur le genre est une forme de « violence qui cible les femmes ou les hommes en raison de leur sexe et/ou de leurs rôles de genre socialement construits » ; [...](Carpenter, 2006, p. 83).

Les chercheurs décrivent la violence sexuelle et basée sur le genre comme étant la manifestation particulière (« une forme de ») d'un autre concept, plus général, de « violence qui cible les femmes ou les hommes en raison de leur sexe et/ou de leurs rôles de genre socialement construits », ce dernier incluant toutes les violences, qu'elles soient sexuelles ou non.

Cette définition générale est par ailleurs indiquée entre guillemets, avec sa source en fin de phrase (Carpenter, 2006, p. 83). Ainsi, formellement, cette définition est propre et carrée (nous y reviendrons plus loin).

Cependant, que vient-on réellement d'apprendre? On vient d'apprendre que la violence sexuelle et basée sur le genre est une forme... de violence basée sur le genre.

Un début un peu générique, donc, mais la proposition après le point-virgule détaille les spécificités qui constituent la nature sexuelle de cette violence basée sur le genre. C'est là qu’on commence à s’interroger.

Violences et violences sexuelles

La violence sexuelle et basée sur le genre [...] peut se manifester par de l'humiliation, de la discrimination, du harcèlement de rue, des agressions sexuelles ou du viol.

La suite de la définition énumère les différentes sortes de violences sexuelles, et un problème apparaît d’emblée : la fourchette des éléments est bien trop large.

En effet, ce que les chercheurs regroupe sur l’unique catégorie de violence sexuelle (humiliation, discrimination, harcèlement de rue, agression sexuelle, viol) comprend ici des états d’intensité très différente. Or, en termes de gradation, il n’est pas difficile de se figurer qu’une discrimination sexuelle ne revêt pas la même gravité intrinsèque qu’un viol, et que placer ces deux phénomènes sous une seule et même catégorie, celle qu’on prétend étudier, complique a priori l’étude plus qu’elle ne la facilite, en plus de créer un risque réel d’amalgame (par exemple, en considérant qu’un individu sexiste serait l’égal d’un violeur).

En psychologie expérimentale, on parlerait de sensibilité. La sensibilité d’un test mesure sa capacité à détecter correctement les différences ou la présence d’un phénomène. Si un test a une sensibilité trop faible ou trop inégale par rapport à l’amplitude des états mesurés, il ne distingue plus correctement les niveaux réels : les scores deviennent peu informatifs et difficiles à interpréter ou à comparer. Par exemple, si un questionnaire de dépression utilise une échelle où la “tristesse” légère et la désespérance sévère reçoivent le même score, le test ne permet pas de distinguer des patients modérément déprimés de patients très sévèrement déprimés.

Ce problème de définition trop large (ou sensible) est tout sauf anodin, surtout dans un cadre où la recherche considère explicitement les individus étudiés comme des survivants. Or, si le harcèlement de rue est considéré comme de la violence sexuelle (ce qui est le cas ici) et qu'elle engendre des survivants, alors il devrait aussi y avoir des morts du fait de ces mêmes violences sexuelles. Cela signifie que le harcèlement de rue, considéré dans notre recherche comme une violence sexuelle, peut, à lui seul, provoquer la mort de la victime. Aucune mort de ce type n’a jamais été documentée, et la notion même de « harcèlement de rue », telle qu’on peut la trouver dans les textes officiels français (le seul pays qui fait usage du terme) ne font à aucun moment mention d’une potentielle létalité.

Le lecteur pourrait avoir le réflexe de se dire qu’il s’agit d’une incompréhension bénigne et que « survivant » est ici énoncé dans son sens symbolique. Seulement, ce n'est pas aux lecteurs d'un papier de recherche scientifique de jouer aux devinettes sur le sens des termes – c’est la responsabilité des scientifiques, ceux qui étudient un objet en vue de présenter publiquement leurs résultats, de s’assurer que ledit objet soit soigneusement déterminé. Or, le terme « survivant[s] », pourtant présent 85 fois dans la recherche, n’est à aucun moment défini. Ce manque est d’autant plus intrigant que, dans cette même phrase, les chercheurs ont pris un soin particulier à expliquer que la violence sexuelle est une forme de violence.

Ces deux éléments conduisent à un énorme problème. D'un côté, on définit mal le phénomène (les violences sexuelles et basées sur le genre) servant à sélectionner son échantillon d'individus (les survivants) en vue d'en étudier méthodiquement le comportement (tweeter ou non) parce que ses manifestations sont décrites avec une fourchette d'intensité trop ample pour qu'on les distingue entre elles. De l'autre, on ne définit pas le statut des ces individus qui ont été victimes du phénomène (les survivants). Or, si ce statut de victime n'est pas défini, alors on ne sait pas même exactement de quoi cette victime souffre, et on peine à définir jusqu'au phénomène initial (les violences sexuelles) qu'elle a subi.

Cela nous amène à la question suivante: qu'est-ce qui, précisément, constitue le point commun entre humiliation, discrimination, harcèlement de rue, agression sexuelle et viol pour que chacune de ces catégories corresponde au phénomène qu'on appellerait "violence sexuelle et basée sur le genre", et qui vaille la peine d'être étudié dans une recherche scientifique? Les chercheurs n'y répondent pas de façon satisfaisante

En définitive, la méthodologie scientifique a beau être employée à travers toute la recherche, elle est utilisée sur un objet mal défini : ce qui signifie, concrètement, qu’on peut raconter n’importe quoi sur l’objet de l’étude, parce que ce derniers a des contours flous. Dans l'abstrait, l'arbitraire domine.

Cette définition ne se distingue pas seulement par son manque de rigueur. En creusant, elle vient porter le doute sur la compétence de ses auteurs.

Une définition alarmiste

La violence sexuelle et basée sur le genre est une forme de « violence qui cible les femmes ou les hommes en raison de leur sexe et/ou de leurs rôles de genre socialement construits » ; elle peut se manifester par de l'humiliation, de la discrimination, du harcèlement de rue, des agressions sexuelles ou du viol (Carpenter, 2006, p. 83).

Revenons à la définition plus générale des violences basées sur le genre, dont sont issues les violences sexuelles basées sur le genre. Lorsqu'on remonte la source de cette citation (Carpenter, 2006, p. 83), l’ensemble devient paradoxalement plus confus.

Charli Carpenter est professeure de sciences politiques spécialisée en relations internationales et droit international. Elle dirige un centre de recherche interdisciplinaire sur la sécurité humaine et la protection des civils en contexte de conflits armés. C'est elle qui a produit l’article de 2006, servant de source à l'étude sur les tweets, et elle cite bien la définition de violence basée sur le genre (« violence qui cible les femmes ou les hommes en raison de leur sexe et/ou de leurs rôles de genre socialement construits »).

Cependant, ces mots ne sont pas de Carpenter elle-même. En effet, la chercheuse tire ostensiblement cette définition d'une autre source, Women’s Initiatives for Gender Justice, une fondation internationale de défense des droits des femmes travaillant autour de la Cour pénale internationale (ICC). Ainsi, il s’agit de la citation d’une chercheuse qui cite elle-même une autre entité. Par cet emboîtement, l’étude sur les Tweets peut ainsi prétendre citer un papier scientifique, là où en réalité il s’agit d’une citation qui provient d’une "simple" (au regard de sa crédibilité, voire de niveau de preuve, de la source) organisation non gouvernementale.

Surtout, l'article de Carpenter plaide pour la reconnaissance de la violence basée sur le genre perpétrée contre les hommes et garçons civils dans les situations de conflit armé. De plus, l'article explicite l’aspect sexuel de ces violences basées sur le genre (cette fois, d'une autre ONG, Human Rights Watch traitant du droit international) en nommant le viol, l'esclavage sexuel, la mutilation sexuelle, le massacre basé sur le sexe et la conscription forcée – une liste à comparer avec celle produite par la recherche sur les tweets.

En résumé, que les chercheurs citent une source indirecte (Charli Carpenter) plutôt que directe (ICC Women) pour leur définition des violences basées sur le genre n'est pas gênant. Cependant, pourquoi ne reprendre qu'une partie du travail de Carpenter, puisqu'elle-même complète ce qu'elle entend par violences sexuelles avec une autre définition (tirée de Human Rights Watch) ?

Par analogie, ce serait comme de reprendre la définition officielle d’un médicament ("violence basée sur le genre"), en conserver le nom et l’indication générale, mais remplacer la liste des principes actifs (les différents aspects sexuels de cette violence) par d’autres puis prétendre que la formule est inchangée. Surtout, le cadre originel (la situation des civils dans les conflits armés, à l'internationale) n'a plus grand chose à voir avec le nouveau cadre (une étude du comportement sur un réseau social, en Français).

Ce tour de passe-passe sémantique conduit vite à des absurdités. Ainsi, d'après les critères de notre étude sur les tweets, un jeune Rwandais mutilé et exploité sexuellement par ses ravisseurs et qui en réchappe est un survivant au même titre qu'une femme qui s'est fait siffler dans les rues de Paris. Pour nos chercheurs, ces deux phénomènes – la tuerie de masse et le harcèlement de rue – auront exactement la même valeur dans le cadre de leur étude, à savoir une "violence sexuelle et basée sur le genre"...

Au final, l’étude s'ouvre en définissant une caractéristique de son objet par les violences sexuelles durant les conflits armés et en évoquant des "survivants", mais s'en écarte bien vite pour traiter de sujets comme la participation à #MeToo (mentionné 29 fois dans la recherche), à #BalanceTonPorc (12 fois) ou la réaction face à un discours sexiste de Trump. Et pour ne pas laisser de place au doute, précisons que dans l’échantillon – questionnable en soi – de l’étude sur les tweets, aucun survivant n’a fait mention d'une expérience de violence sexuelle et basée sur le genre telle que spécifiée par Carpenter en temps de guerre (ou, s’il y en a eu, les chercheurs n’en ont pas fait mention).

Le travail définitoire, pourtant l’une des bases de la méthode scientifique, est donc ici étonnamment insuffisant, conférant à l'ensemble un air affirmatoire et sensionnaliste qui tente de masquer le flou sémantique derrière.

Conclusion

Appelons un chat un chat : cette recherche est un manque de respect aux victimes de violences basées sur le genre.

Chaque personne mérite d'être prise en charge en fonction de ce qu'elle a traversé, en tenant compte de son idiosyncrasie. Or, ce genre de littérature proposant une bouillie relativiste n'aide pas à appréhender les épreuves de la vie, dont certaines – sans prétendre établir un quelconque classement formel ni exclure les particularités propres à chaque individu – présentent objectivement des aspects au potentiel traumatique bien plus importants que d'autres. En effet, au terme d'un faisceau de manipulations sémantiques, cette recherche laisse penser qu'une insulte basée sur le genre serait l'égal d'un viol – un sophisme qui génère plus de problèmes qu'il n'en résout.

C'est aussi utile que si votre médecin traitait de la même manière un rhume et une myocardite virale fulminante, sous prétexte que toutes les deux sont des infections virales. Ainsi, si vous avez un simple rhume, vous risquez d'être sur-traité sans raison à coup d'hospitalisation et d'oxygénation, des procédés très éprouvants et anxiogènes. À l’inverse, si vous avez une myocardite, vous risquez d’être renvoyé chez vous avec comme consigne de bien dormir et de boire beaucoup d’eau, ce qui peut vous exposer à un risque vital, alors qu’une prise en charge rapide et adaptée aurait pu vous sauver.

Les choses sérieuses exigent de la nuance. Des écrits de recherche se donnant des tons alarmistes afin de s'inscrire dans l'idéologie du moment et gonfler leur nombre de citations ne remplissent pas ce critère.

Il ne s'agit pas de chipotage ; c'est justement parce que cet article se présente comme de la recherche scientifique que les chercheurs ont un devoir de précision et de nuance – à défaut de le faire, au moins le devoir d'essayer –, surtout quand ils sont payés pour étudier et rendre compte desdites recherches au public. À la place, on assiste à un manquement de l'éthique scientifique ; au lieu de rechercher la vérité et de fournir des explications claires, ce papier brouille les pistes définitoires afin de gongler l'importance de leur sujet.

Cependant, il serait inexact de blâmer entièrement ces chercheurs. Ils ne font, après tout, que s'inscrire dans la mouvance actuelle de leur discipline. La science étant composée d'hommes et l'humanité étant faillible, de nombreux domaines scientifiques ont leurs biais. D'ailleurs, ces biais sont parfois si énormes qu'ils phagocytent la majorité de leur champ d'étude.

En conclusion, la formule « la recherche le dit » gagnerait à être entendue comme l'invitation à une réflexion pondérée et critique des informations qu'on nous présente, plutôt que comme l'abolissement du débat en vertu d'un fantasme naïf peuplé de chercheurs parfaits.

C'est une réalisation difficile à faire, car elle va à l'encontre la vision lisse qu'on se figure habituellement : non seulement beaucoup de recherches servent peu ou pas, mais encore une partie d'entre elles sont tout bonnement contre-productives, rendant nécessaire la séparation du grain et de l'ivraie.